Un jour de l'automne 1910, deux jeunes publicistes - c'est ainsi qu'on appelait les journalistes alors - viennent trouver le rédacteur en chef du Journal des Economistes, très sérieuse revue mensuelle entièrement vouée à la défense des idées libérales et du libre-échange, pour lui soumettre une idée et solliciter son aide.
Les deux jeunes audacieux, dont la postérité n'a pas retenu les noms, ont étudié en détail le très riche et foisonnant panorama de la presse du Paris de la «Belle époque» et ils ont fait une découverte.
On ne compte pas les journaux d'informations générales et politiques, mais on cherche en vain une publication qui serait consacrée à l'actualité économique. Chose étrange puisque l'économie française est alors une des toutes premières du monde et qu'elle est, depuis les dernières années du XIXe siècle, dans une phase de croissance sans précédent.
Il y a bien quelques gazettes boursières, mais leur réputation est parfois sulfureuse et leur horizon se limite à la «corbeille» où le compartiment le plus actif est celui des titres de rente. Mais d'organe quotidien d'information économique proprement dit, point. Hormis les rubriques spécialisées mais accessoires des journaux généralistes dits de qualité comme Le Temps, La Presse ou Le Journal.
Forts de ce constat, les deux publicistes entreprenants se sont mis dans la tête de lancer une agence télégraphique concentrant strictement son attention sur les faits économiques et financiers.
A leurs yeux, cette agence doit, selon la description qu'en fera des années plus tard son gérant, Henri Coulon, «toucher tout le grand public et, sous une forme plus accessible à tous que celle des manifestations des corps savants, propagerait les principes de l'économie libérale, en même temps qu'elle assurerait au public français le bénéfice d'informations ultra-rapides».
Caution
Pour mener à bien ce projet, les deux jeunes journalistes déterminés mais sans entregent, avaient bien conscience qu'il leur fallait une locomotive, une figure de proue dont la notoriété allait contribuer à faire connaître leur agence. Et ils ont jeté leur dévolu sur le rédacteur en chef du Journal des Economistes. Séduit par l'idée et conquis par l'enthousiasme de ses deux visiteurs, celui-ci accepte de participer à l'aventure qu'ils lui proposent. Et d'y jouer le rôle de caution intellectuelle et journalistique. L'affaire est entendue entre les trois hommes.
L'agence télégraphique qui va voir le jour dans les premiers mois de 1911 s'appellera L'Agence économique et financière. Et Yves Guyot, le patron du Journal des Economistes, en sera donc à la fois le directeur et la signature vedette.
Yves Guyot est à cette époque un économiste reconnu et une personnalité, un notable bien introduit dans tous les milieux politiques et économiques de la IIIe République. Il est alors âgé de 68 ans et a derrière lui une triple carrière particulièrement florissante. Carrière politique d'abord : ancien élu de Paris, ancien député siégeant sur les bancs de la Gauche radicale de Clemenceau - il fut rapporteur général de la commission du budget -, il est aussi ancien ministre des Travaux publics dans deux cabinets successifs à la fin du siècle précédent.
Carrière journalistique ensuite : depuis l'âge de 25 ans, ce fils et petit-fils d'avocats bretons a fréquenté de nombreuses rédactions parisiennes -Le Courrier français, La Pensée nouvelle, Le Rappel, le Radical et plus tardLe Siècle - ou provinciales - L'Indépendant du Midi à Nîmes et le quotidien radical de Montpellier dont il fut l'un des fondateurs.
Carrière d'essayiste et de polémiste enfin puisque, outre une bonne douzaine d'ouvrages dont les titres reflètent ses tropismes comme La tyrannie collectiviste, L'ABC du libre-échange, La comédie protectionniste ou encore La démocratie individualiste, il a été un des plus ardents défenseurs de la révision du procès du capitaine Dreyfus, s'est battu contre l'instauration de l'impôt sur le revenu, a plaidé pour le droit des femmes, ce qui lui valut une condamnation à six mois de prison pour avoir fait campagne contre le préfet de Paris et la violence de la police des mœurs contre les prostituées de la capitale.
Sans compter qu'il est président ou vice-président d'une demi-douzaine de sociétés savantes dont la Société des gens de lettres, la Société d'anthropologie et la Société d'économie politique en France, la Royal Statistical Society de Londres et l'American Academy of Political and Social Science.

















